Galerie des Modernes

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Jean Dubuffet

Art brut, Collage, L'Hourloupe, Coucou Bazar

  • Personnage (Buste)  M. 406, 1967

Jean Dubuffet

(Le Havre, 1901 - Paris, 1985)

Personnage (Buste) M. 406, 1967 , 29 mars 1967

Feutre marker sur papier avec éléments découpés et collés,
gouache sur papier
Signé des initiales et daté en bas à droite J.D. 67
Annoté en bas à droite à Ludovic Massé
Dimensions : 45,5 x 26 cm

Provenance :
- Collection Jean Dubuffet, Paris
- Collection Ludovic Massé (1900 –1982), Perpignan (cadeau de l’artiste en mars 1968)
- Collection privée, France

Bibliographie
Max Loreau, Catalogue des Travaux de Jean Dubuffet, Fascicule XXII : Cartes, Ustensiles, Weber éditeur, Lausanne, 1972, décrit p. 145 et p. 188 et reproduit p. 145, n° 371

 

PERSONNAGE (BUSTE) M. 406 est une œuvre-collage réalisée par Jean DUBUFFET en 1967 très représentative de la période Hourloupe de l’artiste.
Elle présente une silhouette stylisée, vue de profil, aux contours cernés d’un trait noir épais qui délimite des formes abstraites et organiques. La figure, assez allongée et compacte, semble être composée d’une superposition de formes libres, presque comme un puzzle, avec des zones remplies de couleurs bleu ou rouge et des motifs rayés alternant les teintes.
Le fond exécuté à la gouache est d’un bleu clair uniforme faisant ressortir la figure centrale. L’ensemble dégage une impression à la fois naïve et dynamique, caractéristique du style de DUBUFFET, qui explore souvent la simplicité volontaire et une esthétique proche de l’Art Brut. La composition joue sur la juxtaposition des formes et des textures subtiles, évoquant à la fois une figure humaine et une abstraction riche en détails.
Cette œuvre est dédicacée à un ami de DUBUFFET, l’écrivain Ludovic MASSÉ.

 

Jean DUBUFFET et L’Hourloupe

En juillet 1962, lorsqu’il répond au téléphone, Jean DUBUFFET laisse distraitement courir son stylo-bille rouge sur de petits morceaux de papiers. De ces exercices sortent des dessins semi-automatiques qu’il barre de rayures rouges et bleues.

Les années 1962 et 1963 marquent alors chez DUBUFFET le commencement du cycle de l’Hourloupe, un langage graphique d’une nouveauté totale et conçu pour être un exercice laissant libre court à la spontanéité de l’expression. Les cellules ainsi arbitrairement tracées sont alors découpées par l’artiste et collées sur un fond noir qui les charge instantanément d’une signification. Ces dessins instinctifs forment de véritables « re-présentations » en ce sens qu’elles créent un langage pictural que l’artiste utilise comme un filtre au travers duquel les objets les plus simples prennent un aspect inédit et révélateur.

Le cycle créateur de l’Hourloupe durera 12 ans et aboutira en 1973, après un passage par différentes phases (travail sur papier, sculpture avec Le Monument au Fantôme, architecture avec la Villa Falbala), par la représentation scénographique et avant-gardiste au Solomon R. Guggenheim Museum de New York, le 26 avril 1973 puis au Grand Palais à Paris, les 16 et 17 mai 1973, de Coucou Bazar, vaste tableau en mouvement et véritable « bal de l’Hourloupe ». 

EXPOSITION « JEAN DUBUFFET-COUCOU BAZAR »
Musée des Arts décoratifs, Paris, 23 octobre - 1er décembre 2013
© photo Luc Boegly

Le cycle de l’Hourloupe, parti d’une démarche initialement modeste et brute, deviendra la phase la plus importante dans la création de DUBUFFET, et ira jusqu’à influencer tous les domaines de sa vie, par sa capacité extrême de transposition à tous les sujets.

 

Ludovic MASSÉ (Évol, 1900 – Perpignan, 1982), s'est fait connaître comme écrivain libertaire ancré dans le terroir roussillonnais, mêlant inspiration régionaliste et sensibilité prolétarienne. Après des débuts comme instituteur, il entra dans les milieux littéraires et participa au Groupe des Écrivains prolétariens. Déplacé d’office sous le régime de Vichy, il abandonna l’enseignement pour se consacrer à l’écriture.
Son œuvre principale comprend des romans paysans et autobiographiques marqués par la vie rurale catalane tels que Le Mas des Oubells (1933), Le Vin pur (1945) et La Terre du liège (1953). 
Son écriture lui valut d’être parfois surnommé « le Giono du Roussillon ».

MASSÉ rencontra DUBUFFET en 1940. Les deux hommes se lièrent d’amitié et nourrirent, pendant plus de quatre décennies, une vaste correspondance qui fut publiée en 2000.

Dans un courrier de J. DUBUFFET à L. Massé du 28 février 1968, l’artiste commente PERSONNAGE (BUSTE) M. 406 :
« Je vous fais envoyer un dessin, une espèce de buste de personnage, ou plutôt de sommet de personnage, cime de personnage, pas mal désincarné ; je me demande ce que vous en penserez ; vous qui aimez tant l’incarné, ce que penserez de ce vide (c’est un personnage très vidé) ; je l’ai ramené de Vence pour vous ; ce n’est sans doute pas mauvaise chose d’avoir à son mur un petit rappel des hauts silencieux vides. A vous qui êtes si plein de chaleur ce personnage de haute surchauffe, chauffé à blanc.
Je vous embrasse. Jean Dubuffet
»


Dans une seconde lettre datant du 7 mars 1968, DUBUFFET écrit : 
« Mon cher Massé.
Ce dessin que j’ai rapporté de Vence pour vous et que finalement j’ai remis ce matin seulement à ma gracieuse assistante Armande pour qu’elle vous l’expédie, il a donné lieu à une manœuvre abominable dont il me faut vous faire aveu. Je l’aimais ce dessin, je n’arrivais pas à me décider à m’en dessaisir. Qu’ai-je donc fait ? Le pire. Je l’ai fait porter à un spécialiste pour qu’en soit faite d’urgence une reproduction en fac-similé avant de vous le faire envoyer. De cette reproduction j’ai maintenant une épreuve, d’ailleurs fort bonne, et j’ai donné le bon à tirer. Suis-je coupable ? Vous sentez-vous lésé ?(...)
» 

Le 18 mars 1968 à Perpignan, MASSÉ répond à DUBUFFET :

« Cher ami,

Comme je comprends, maintenant qu’il est là sous mes yeux, que vous ayiez eu du mal à vous séparer du dessin que vous m’avez offert ! Bien sûr, j’ai eu quelque remords, mais j’y ai cyniquement résisté, et je crois même que votre regret avive mon plaisir ! Cet aveu fait, ne me demandez plus si je vous trouve coupable d’avoir fait reproduire votre dessin, ni si je me sens lésé. Ce serait plutôt le contraire.

D’après votre lettre me le décrivant, j’attendais une encre de Chine ou un crayon aux Blancs surchauffés, silencieux, délirants, synthétiques, dont vos exégètes soulignent l’éclat mental de même que la primauté que vous entendez leur donner. Et me voilà devant un des meilleurs personnages de l’Hourloupe, sans nom celui-là, mais d’autant plus cher que ses hauts silences, ses vides chauffés à blanc (cette désincarnation dont vous craigniez qu’elle heurte ce que vous me trouvez de foncièrement incarné) me touchent au plus secret… Comme je comprends votre attachement pour ce personnage décervelé, trépané, scalpé, vidé de substances dites nobles et apparaissant au bout de savantes et âcres tortures, rayonnant de chaleur et de silence. Quel merveilleux chirurgien vous êtes pour donner tant de rayonnement, d’existence philosophique, de joie de revivre sous des aspects désincarnés, aux bonshommes que vous assassinez ! (...) Vous, vous videz les hommes de leur substance humaine pour mieux les ensoleiller de ce blanc vertigineux qui est la couleur de l’éternité. (...)

Oui, incarné ou pas, j’adore votre personnage dans son délire métaphysique. Courbes et sinuosités, l’enveloppent, le maillotent, le libèrent, le rassemblent, le lovent en tout parlant, chantant et dansant, lui donnent irrésistiblement des accents de haute humanité. » Jean Dubuffet – Ludovic Massé Correspondance croisée 1940-1981, Mara Nostrum 2d., Perpignan, 2000, de la p. 53 à la p. 60

Jean DUBUFFET
PERSONNAGE (BUSTE), 1967 
Reproduction lithographique sur papier
Tirage à 1.000 exemplaires de l’atelier Clot, Paris
48 x 28 cm

PERSONNAGE (BUSTE) M. 406 de 1967 a donné lieu à une reproduction lithographique tirée à 1.000 exemplaires non numérotés.

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